« Ce serait une folie de se priver de ces talents » : ces entreprises qui rappellent leurs retraités à la rescousse

16 avril 2025

Face à la pénurie de compétences et aux défis de transmission des savoirs, certains employeurs font revenir leurs salariés après leur départ à la retraite, pour des missions ponctuelles. Un phénomène qui prend de l’ampleur. Les Échos – Par Corinne Dillenseger – Publié le 16 avr. 2025 à 07:26

« La retraite ? J’ai horreur de ce mot ! » A bientôt 76 ans, Dominique Bellos affirme avoir « la même énergie qu’à 20 ans ». Entrée dans l’industrie en 1970 comme secrétaire de direction, avec une maîtrise d’allemand en poche, elle y restera un demi-siècle. « Vingt-cinq ans dans des PMI et vingt-cinq ans dans des grands groupes », résume-t-elle, alternant différents postes de direction. A l’aube de la soixantaine, elle est nommée DRH de Hutchinson, la filiale manufacturière du groupe Total, et première femme au Codir. « J’ai fait fort, j’ai cédé ma place à 70 ans révolus », s’amuse-t-elle.

Et pas question de raccrocher. Depuis six ans, cette business woman négocie son savoir-faire en stratégie, politique RH et mentorat auprès de cadres, entreprises et collectivités, bluffés par son tempérament et son parcours (1). C’est le cas d’un de ses premiers employeurs, Dupli-Color, qui fin 2024, la rappelle pour auditer sa filiale française en difficulté… celle-là même que Dominique Bellos dirigeait trente ans plus tôt !

« On ne rencontre pas deux fois une telle opportunité, confie-t-elle. Replonger dans l’ADN de cette entreprise familiale, tout en y apportant un regard neuf, objectif et sans affect, c’était un vrai challenge ! » Et une mission « rajeunissante » accomplie en six mois.

« Les retraités sont compétents, passionnés et disponibles »

Ce come-back professionnel, ils sont plusieurs milliers de cadres à la retraite à l’expérimenter. Une tendance discrète mais croissante, sur laquelle surfe Experconnect, une société qui répond depuis vingt ans aux besoins de compétences de grands groupes, ETI et PME industriels, avec un vivier de 9.000 ingénieurs et techniciens seniors en Europe.

Pour sa cofondatrice Caroline Young, le départ à la retraite massif de la génération du baby-boom laisse des vides importants dans des secteurs industriels comme l’énergie, le ferroviaire ou l’aéronautique.

« Et la relève n’est pas évidente, car les jeunes diplômés se détournent souvent des métiers techniques. » Résultat, un déséquilibre qui pousse les entreprises à rappeler leurs anciens collaborateurs.

C’est le cas dans la filière nucléaire où Experconnect place 500 à 600 seniors en sous-traitance chaque année. « Les entreprises recherchent avant tout une expérience technique ou sectorielle, souligne Gilles Effront, l’autre cofondateur d’Experconnect, des profils capables de résoudre des problématiques complexes rapidement et efficacement. » Et d’insister : « Les retraités sont compétents, passionnés et disponibles. Ce sont d’ailleurs des experts parfaits pour des missions à l’étranger. »

Inspirer les jeunes

EDF, Airbus, Safran, Framatome, Alstom ou L’Oréal figurent parmi les entreprises qui sollicitent le plus leurs anciens salariés seniors. « Elles n’ont pas peur d’assumer leur politique de collaboration post-retraite, relève Caroline Young. Elles identifient les compétences rares et mettent en place des mécanismes pour les maintenir motivés et les former. »

L’Oréal a ainsi confié à Experconnect la gestion d’un vivier de 75 collaborateurs retraités. « Ce serait une folie de se priver de ces talents », martèle son DRH Jean-Claude Le Grand. « Nous leur attribuons près de 40 missions par an d’une durée de 25 jours en moyenne, en particulier dans les domaines de la recherche pour 60 % d’entre eux », mais aussi dans la qualité, les opérations et les ressources humaines. « En plus, les jeunes trouvent génial de côtoyer ces anciens oréaliens, se félicite le DRH. Ce mélange générationnel favorise l’apprentissage et l’engagement. »

Je m’arrêterai lorsque je n’apporterai plus de valeur ajoutée aux entreprises.Christine-Anne Chevry, retraitée spécialiste de la transformation digitale dans l’industrie

Transmettre et inspirer les jeunes, c’est ce qui anime Christine-Anne Chevry. Cette « docteure en mathématiques », à la carrière internationale, spécialiste de la transformation digitale dans l’industrie, a travaillé plus de trente ans chez Airbus. Elle a pris sa retraite à 65 ans, créée sa société de consulting et a été rappelée par son ex-employeur quatre ans plus tard pour une mission de six mois sur la digitalisation du processus d’ingénierie.

« C’est une joie d’apporter mon expertise, et aussi de tenir, en toute modestie, un rôle modèle pour les jeunes femmes qui souhaitent évoluer dans le monde industriel ». Entre-temps, cette passionnée de sport a été sollicitée par STMicroelectronics, Sanofi, Saintex Industries, Bio Planète, Numtech (groupe Fortil).

Compétences transférables

A 69 ans, elle vient d’être retenue par EDF pour travailler sur la gestion de configuration du projet de réacteur nucléaire l’EPR2. « Je transfère mon expérience aéronautique acquise chez Airbus, dans le nucléaire, et j’y apporte ma connaissance du fonctionnement d’un grand groupe, de ses processus, de ses complexités, je suis donc très vite opérationnelle », affirme-t-elle.

En parallèle, cette experte termine une formation d’administrateur indépendant de l’aéronautique, du spatial, du transport aérien et de la défense. « Je m’arrêterai lorsque je n’apporterai plus de valeur ajoutée aux entreprises », soutient-elle.

Même motivation pour Régis Beaugrand. Ancien ingénieur en génie maritime (vingt ans dans la Marine nationale, quatorze ans chez Naval Group), il a pris sa retraite à 64 ans et se qualifie d’« expert au sens large, capable d’intervenir sur l’architecture, les structures, l’hydrodynamique, la sécurité, l’éco-conception maritimes ».

Son ex-employeur Naval Group l’a fait plancher sur les systèmes de manutention d’hélicoptères. Il a aussi été missionné sur le projet de l’hydrolienne D10 du fabricant brestois Sabella, et sur la construction de la station dérivante de surveillance de la mer, Polar POD, aux chantiers Piriou à Concarneau.

Aujourd’hui, à 71 ans, ce micro-entrepreneur aimerait travailler davantage. Alors, il fait « un peu de prospection » en fréquentant les salons de la filière. Ce qui lui permet de « revoir d’anciens collègues et ne pas [se] faire oublier ».

Valeur de l’or gris

Mais à quel prix se négocient ces anciens salariés boomerangs ? Les retraités interviennent en tant que sous-traitants, avec des statuts variés : micro-entreprise, SASU, SAS… Chez Experconnect, on les aide à choisir le meilleur schéma contractuel par rapport à leur mission, « en sachant que nous restons l’intermédiaire administratif unique, entre les entreprises et ces seniors actifs », indique Gilles Effront, Experconnect prélevant un pourcentage sur les missions.

En passant par cette société, les prestations varient de 400 à 2.000 euros HT par jour, la majorité des missions se facturant autour de 900 euros, pour des durées allant d’un jour à plusieurs mois, selon les besoins et les disponibilités des retraités. « À compétences équivalentes, le coût d’un retraité en mission est comparable à celui d’un salarié en poste, une fois pris en compte l’ensemble des charges et coûts associés », assure Gilles Effront.

« C’est un investissement, pas un coût, rebondit Jean-Claude Le Grand, le DRH de L’Oréal. Cela permet de capitaliser sur des expertises rares et de valoriser des savoir-faire acquis au fil des années. » En France, un tiers des salariés de L’Oréal ont plus de 50 ans, 20 % plus de 55 ans. « Les entreprises prennent conscience qu’il existe un vivier dans leur écosystème dans lequel ils doivent désormais intégrer les retraités », appuie le cofondateur d’Experconnect. Reste à transformer cet intérêt naissant en stratégie durable.

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